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Le capitaine Raabe (1811-1889)

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Charles-Hubert Raabe l’un des écuyers les plus célèbres du dix neuvième siècle, a toujours cultivé le paradoxe. D’origine alsacienne, il est né à Bayonne le 3 mai 1811. Le cheval, enfin, ne le passionnait guère et s’il s’est engagé, le jour de ses 19 ans, au sixième Lanciers, c’est probablement parce que la solde y était plus élevée que chez les fantassins ou les artilleurs qui avaient pourtant sa préférence.

Vie équestre

Fils d’ouvrier, ayant grandi dans un milieu très modeste, Charles-Hubert Raabe étonna tout de suite ses supérieurs par son intelligence — très au-dessus de la moyenne— son esprit mordant et sa facilité d’adaptation. En moins de deux mois, il était devenu un cavalier très acceptable et fut aussitôt nommé brigadier. Un an plus tard, c’est lui qui instruisait les jeunes recrues; son lieutenant lui faisait toute confiance !

Le général Decarpentry l’a décrit comme « un théoricien rigoureux, un exécutant remarquable, l’un des piliers de la nouvelle Eglise équestre, tant par ses ouvrages que par son enseignement pratique.

Très doué, Raabe avait pourtant un grave défaut aux yeux de la société militaire de l’époque, hiérarchisée et conservatrice. Critique impitoya­ble, c’était aussi un polémiste ardent. On ne le lui pardonna pas ! Il mit dix ans pour devenir sous-lieutenant et resta capitaine après trente et un ans de service!

Lorsqu’il prit sa retraite, le 5 décembre 1861, il était pourtant considéré comme un maître.

Après avoir franchi tous les grades de sous-officier dans son régiment d’origine, Raabe, enfin nommé sous-lieutenant, va suivre à Saumur, en 1842, le cours des officiers d’instruction. Il y subira deux influences celle du commandant Rousselet d’abord, «l’homme qui savait parler aux che­vaux », qui lui apprit la légèreté; celle de Baucher ensuite, invité par l’Ecuyer en chef, le comman­dant de Novital, à faire l’expérience de sa nouvelle méthode dans le temple de l’équitation.

Raabe ne participa pas au stage de Baucher réservé à 24 officiers de l’état-major de l’Ecole de cavalerie et à 48 capitaines et lieutenants détachés des corps de troupe. Les leçons se déroulaient cinq fois par jour, dans le Manège des Dieux et Raabe, dès que son emploi du temps le lui permettait, était le spectateur assidu et discret des reprises du grand Baucher.

Baucher devait professer à Saumur trois mois, mais le général de Sparre écourta sa mission qui n’apparaissait pas concluante au bout d’un mois et demi. Raabe, lui, avait été conquis d’emblée et, chaque soir, il mettait en pratique ce qu’il avait vu et entendu. Et lu, aussi, car il s’imprégnait du premier ouvrage de Baucher « Dictionnaire raisonné d’équitation », qu’un libraire de Saumur avait eu beaucoup de mal à lui procurer.

La disgrâce de Baucher coïncida presque avec la fin du cours de Raabe que ses qualités avaient fait inscrire sur la liste des officiers susceptibles d’être proposés au ministre de la guerre pour l’emploi de sous-écuyer. Mais l’admiration qu’il professait à l’égard de Baucher qui ne lui avait pourtant jamais adressé la parole, lui coûta cette promotion. En 1843, il ne fallait pas être Bauchériste. Cela n’empêcha pas Raabe de profiter d’une longue permission pour aller suivre à ses frais les cours de Baucher à Paris. Le maître et l’élève, cette fois, se parlèrent longuement et Baucher, constatant qu’il avait à faire à un cavalier d’excep­tion, insista pour ne pas être payé.

De retour au sixième de Lanciers, Raabe est nommé lieutenant en 1844 et presque aussitôt puni de 30 jours d’arrêts de rigueur pour insubordi­nation. Il refusait tout simplement d’appliquer le manuel.

Trente jours dans sa chambre qu’il mettra à profit pour écrire un « Manuel équestre pour dresser les jeunes chevaux d’après les principes de M. Baucher », en fait un plaidoyer pour la méthode Baucher légèrement amendée, afin d’en permettre l’instauration dans l’armée malgré la défaveur ministérielle. L’ouvrage parut, à compte d’auteur, quelques mois plus tard.

Bien que sa diffusion fut réduite, cela ne facilita pas l’avancement de Raabe qui n’en avait cure. En 1847, il récidive avec un «Résumé de la nouvelle école d’équitation », paru à Metz où son régiment tenait garnison.

En 1848, Raabe est enfin capitaine, mais l’année suivante il est placé en situation de non-activité par retrait d’emploi. L’homme dérange par son emportement, sa politesse glacée, son humour mordant.

Pendant presque trois ans, Raabe va donner des cours d’équitation à Lunéville, puis à Paris, avant d’être rappelé au service et affecté le 3 avril 1852 au sixième Dragons. Plaisantant lui-même de sa très haute taille — il mesurait 1,96 m, il prétendit alors que le cimier de sa «citrouille» (c’était le nom donné au casque de cuivre) dépassait de 2,10 m le niveau de la mer! Ses jambes étaient tellement longues qu’il ne pouvait utiliser les étrivières du modèle courant. Avant de pouvoir en commander sur mesure, il dut monter sans étrier, ce qui lui avait donné une solidité en selle incomparable. Ses bras étaient également très longs et cette disposition physique contribua sans doute pour une part importante à l’habileté éton­nante qu’il acquit dans le travail à pied à l’aide de la cravache.

Au sixième Dragons, Raabe put expliquer sa méthode sans crainte de déplaire. Le colonel était aussi un admirateur de Baucher. Mais cet incorrigible polémiste va compromettre une nou­velle fois sa carrière. Depuis 1847, il peste contre le comte d’Aure, ce détracteur de Baucher qui a été nommé Ecuyer en chef. Il publie à Marseille où son régiment est dans l’attente d’embarquer pour Sébastopol et la guerre de Crimée, un pamphlet intitulé « Examen du cours d’équita­tion de M. d’Aure ».

Critiquer celui qui était considéré comme le meilleur écuyer de son époque était un crime de lèse-majesté, d’autant que le comte d’Aure protesta auprès du ministre et répliqua dans le journal « Les Débats ». Résultat, trente nouveaux jours d’arrêt de rigueur pour Raabe… accomplis pendant la traversée de la Méditerranée et de la mer Noire !

Le 25 octobre 1854, Raabe apprend la mort de Nolan à Balaclava la plus belle, mais aussi la plus stupide charge de l’histoire de la cavalerie anglaise. Huit cents morts pour rien, l’équivalent de deux régiments, la deuxième brigade légère, fauchée par les obus russes dans une vallée encaissée. Raabe dit très haut ce que chacun pense. Il écopera encore de trente jours d’arrêt qui lui permettront d’écrire « Examen du traité de locomotion du cheval relatif à l’équitation de M.J. Daudel» (un officier de Chasseurs d’Afri­que), critique impitoyable du manuel officiel.

Rentré en France en 1855, Raabe publiera encore quatre nouveaux « Examens », toujours rédigés dans le même esprit.

Le 5 décembre 1861, il est retraité pour ancienneté de service. Il deviendra alors Ecuyer ­professeur à Paris et continuera à publier régulière­ment des ouvrages aussi différents que «La locomotion du cheval», «Hippo-Lasso», «Méthode de haute-école d’équitation » ou bien «Théorie raisonnée de l’Ecole de cavalerie à cheval» et «Traité de haute-école d’équitation».

Le général Decarpentry écrira plus tard

«Raabe a étudié avec une perspicacité remarqua­ble la locomotion du cheval, et il en a établi une théorie qui le classe au premier rang des maîtres de l’hippologie. Lorsque cinquante ans plus tard, la chronophotographie put fournir sur le méca­nisme des allures des séries de documents irréfuta­bles, ils confirmèrent l’exactitude de la plupart des observations que Raabe avait faites avec le seul secours de ses yeux, et la justesse des déductions qu’il en avait tirées».

Raabe enseignera longtemps à Paris dans le quartier de l’Ecole militaire! Avant de commencer les flexions, il procède à la conquête de l’impulsion sous l’action de la cravache, laquelle, entre les mains d’un habile écuyer est une véritable baguette magique.

A 75 ans, on le décrit dressant sa jument Soucoupe», réformée pour méchanceté «Sou­coupe parcourait au petit galop le manège en tous sens, aux changements de pied au temps, tenue en main par Raabe, qui marchait à côté d’elle à hauteur des épaules, aux grands pas de ses longues jambes. Il tenait d’une seule main au-dessus de la selle les rênes de bride et la cravache qu’il posait alternativement sur l’une et l’autre hanche».

Il mourut à 78 ans, d’une crise cardiaque, en rentrant chez lui vers 18 heures il avait passé la journée au manège !

Ouvrages

1844 : Manuel équestre pour dresser les jeunes chevaux d’après les principes de M. Baucher
1847 : Résumé de la nouvelle école d »équitation
1852 : Examen du cours d’équitation de M. d’Aure
1854 : Examen du traité de la locomotion du cheval relatif à l’équitation du lieutenant Daudel
1855 : 4 nouveaux « Examens »
1861 : la locomotion du Cheval
1861 : Hippo-Lasso
1861 : Méthode de haute-école d’équitation
1861 : Théorie raisonnée de l’Ecole du cavalier à cheval
1861 : Traité de haute-école d’équitation